Le « Chalet Martel« , aussi appelé « Chalet de la Mouille au Blé » est situé sur le plateau des Chavannes aux Gets.
Il est le témoin unique et exemplaire d’une conception architecturale qui, à l’orée du développement du tourisme en montagne, devait en permettre l’accès au plus grand nombre dans le cadre d’un système de multipropriété et d’une production industrielle.

Installé en 1938 sur le territoire de la commune des Gets après avoir été présenté à l’Exposition universelle de Paris en 1937 (dont le titre officiel était : « Exposition internationale des arts et des techniques appliqués à la vie moderne »), ce chalet est l’œuvre des frères Jan et Joël Martel, sculpteurs et décorateurs, en collaboration avec Le Corbusier et l’architecte et designer parisien Robert Mallet-Stevens qui avait lancé l’idée d’un tel chalet lors d’un repas.

Pour cette réalisation originale, les frères Martel ont obtenu une médaille d’or à l’Exposition universelle de Paris en 1937. Mallet Stevens était avec Le Corbusier un important représentant du mouvement de l’architecture moderne, fondée sur trois principes : fonctionnalisme, rationalisme et originalité.

Et de fait, la conception l’architecture moderne de ce chalet est fondée  sur ces principes  qui  ont  guidé

Dans un article publié dans Architecture et Stations, il était décrit ainsi :

« C’est une construction simple mais originale, qui renonce à toute symétrie et au traditionnel soubassement en pierre, pour adopter une structure sur pilotis et une toiture monopente en zinc. Entièrement réalisé en bois du pays, il comprend deux chambres, avec chacune quatre couchettes, sur une surface totale de 70 m2. L’intérieur est ouvert à la lumière, rationnel, parfaitement équipé, adapté à la fonction. Ainsi, l’aménagement intérieur est-il soigneusement dessiné, avec des éléments de mobilier escamotables et/ou mobiles. »

 Le Ministère de la Culture et de la Francophonie avait relevé, en 1996, qu’il s’agissait sans doute de la première construction d’un chalet conçu pour « estivant et hivernant » dès les années 1930, ajoutant : « Il est donc un témoin rare dans l’histoire du tourisme de montagne. » Le Ministère relevait également le dispositif intérieur élaboré visant à proposer à l’époque un nouveau type d’habitat pour la villégiature de montagne le rapprochant du célèbre cabanon de Le Corbusier à Roquebrune Saint-Martin, classé monument historique en 1994. Compte tenu des liens des frères Martel avec Le Corbusier, il est probable que le chalet des Gets ait été le modèle du cabanon de Roquebrune.

Le choix des Gets

Madame Lise-Laure Fomey, fille de Jan Martel, rappelle de manière émouvante des souvenirs familiaux expliquant non seulement le choix des Gets pour y construire ce chalet révolutionnaire, mais évoquant aussi sa conception et son utilisation au quotidien :

 » En 1937, Jan Martel ne connaissait pas la montagne et son ami Jacques Duchemin l’a emmené aux Gets et plus précisément aux Folliets où madame Plemanikov tenait l’Auberge Eure et Savoie. En promenade, ils vont vers les Chavannes et là, Jan est émerveillé quand il voit le Mont Blanc avec sa chaine et les alentours de l’endroit il pensait faire le chalet. Cest ainsi qu’il a décidé de faire le chalet à cet endroit.

Pour le réaliser, il fait la visite des artisans des Gets qui seront très favorables et volontaires pour monter ce projet. Sur Paris, il en parle à Charlotte Perriand, Robert Mallet Stevens, Le Corbusier pour réaliser un chalet tout en bois.

Ce chalet représentera les débuts de ce que l’on appellera la multipropriété. Le projet initial était de constituer une « Société civile de 32 participants souscrivant chacun deux mille francs une fois pour toutes et pour 30 années. » avec l’avantage, pour chaque actionnaire, d’obtenir le droit à un séjour de quinze jours de novembre à avril et un séjour de quinze jours de mai à octobre·

C’était un projet très hardi à l’époque, sachant aussi qu‘aucune route n’existait, tout se faisait à dos de cheval, et avec des traineaux pour le transport des outils et des matériaux.

Le sous-sol du chalet servait à stocker du charbon dans un premier temps pour le chauffage, ensuite il y aurait unpoêle à mazout et par la suite l’électricité.

 L’alimentation du chalet en eau se faisait par une source située à une cinquantaine de mètres. Mais cette source était très souvent gelée l’hiver et les gens qui venaient au

chalet faisaient fondre de la neige dans des grosses bouilloires.                                                                 

L’intérieur du chalet avait été très bien calculé, un espace très fonctionnel composé de deux pièces identiques avec l’accès par une porte qui donnait sur un couloir ou des casiers à skis et à chaussures étaient installés.

En rentrant dans la pièce principale, sur la droite se trouvait un grand placard avec un côté penderie et une armoire avec des tiroirs qui s’emboitaient avec ceux de la porte quand on la refermait.                                                             

Le poêle à charbon se trouvait sur la gauche avec des bacs en zinc pour réceptionner l’eau des vêtements que l’on faisait sécher sur un séchoir en bois au-dessus du poêle.

 De nombreux petits placards en bois permettaient de ranger la vaisselle et autres accessoires de cuisine. Le coin cuisine bénéficiait d’une hotte permettant d’aérer la pièce.

 La table a été fabriquée de manière à complétement se replier sur elle-même pour laisser de l’espace, les tabourets sempilaient tous les uns sur les autres. Deux lits deux places superposés pour les couchages avec sur les murs des filets fixés pour mettre les affaires.

La salle de bains était dans un cube de bois avec pleins de petits placards en fer pour ranger les affaires de toilette.

 Il pouvait donc y avoir deux familles en même temps pendant la même période de vacances. « 

La restauration entreprise par la commune des Gets de ce témoin architectural historique devrait permettre d’apprécier la conception inédite et ingénieuse des aménagements intérieurs, exemplaire  des conceptions  novatrices de l’époque.

Dans un article paru le 15 janvier 1938 dans « Maisons et Intérieurs pour tous« , la conception du chalet réalisé par les frères Martel était ainsi décrite:

 » Le programme tracé était d’aménager dans le minimum d’espace (4X4) une pièce dans laquelle 4   skieurs pourraient vivre confortablement et agréablement : se reposer, se laver, faire sécher

leurs vêtements et faire leur cuisine. Ils y dorment en deux·lits superposés (on· accède au lit supérieur par une échelle) sur des matelas-sommiers indéformables.

Ils y mangent sur une petite table qui peut se déployer et permet alors à 8 personnes de prendre leurs repas (en général, c’est le repas du soir que l’on prend chaud dans les Chalets, celui du matin s’emporte dans les sacs et se mange sur les crêtes); car, après une journée de sport, on aime à se réunir nombreux autour d’une table. La table repliée ne mesure que 40 centimètres et

permet la circulation dans la Chambre. Ils y font leur toilette dans une « pièce d’eau » contenant un lavabo, un bidet, une douche, avec son collier et sa cuvette, quatre armoires individuelles et quatre crochets pour les serviettes.                                                                           

Ils y  placent leurs effets dans une penderie et une armoire commune. Chaque skieur dispose de 3 casiers qui peuvent s’enlever aisément pour le rangement plus facile et au besoin servir de

valises pour transporter les effets d’un chalet à l’autre, le modèle d’armoire étant partout le même.

Deux meubles suspendus pour éviter l’encombrement peuvent se déplacer latéralement sur glissières, lun formant bureau-bibliothèque, l’autre aménagé pour contenir: phono, disques ou T.S.F.

Au chevet des lits, des niches sont aménagées pour les lampes et pour ls livres. Des filets à  la tête des lits peuvent recevoir des effets. Les valises se placent sur le plafond du cabinet de toilette. Les sièges s’emboitent les uns dans les autres, quand on n’a pas à s’en servir. Au mur est fixée une plaque de liège pour y piquer des cartes et des photos. »

Ce chalet, a servi de villégiature à nombre de personnalités jusque dans les années 1960 qui en ont fait des recensions enthousiastes. Son histoire rejoint le développement du ski dans la Commune.

De plus, comme le relate le petit-fils de Jan Martel, Monsieur Eric Forney:

« Le chalet de mon grand-père a servi de refuge pour la résistance pendant la deuxième guerre mondiale et a notamment pern1is de faire transiter des résistants et combattants alliés vers la Suisse. Ainsi mon père m’a raconté qu’un Anglais est venu un jour lui indiquer que, lorsqu’il était soldat allié, il avait trouvé refuge dans ce chalet et il a montré à mon père la Croix de Lorraine qu’il avait gravée et qui se trouve toujours sur le bardage en bois du chalet. »

 

Les Frères Martel

Jan et Joel Martel, dès les débuts de l’entre-deux-guerres font partie de l’avant-garde du monde artistique pour leurs recherches esthétiques et techniques. Ils étaient frères jumeaux et, en 1936, le critique d’art Paul Fierens écrivait à leur propos :

« Quatre mains au travail ; une seule pensée dans deux cerveaux. Il ne faudrait parler de Jan et Joël qu’au singulier…  »                                                                            .

Les œuvres de Jean et Joël Martel sont des sculptures, des monuments ou des fontaines d’inspiration Art_déco ou cubiste, en passant par les nus féminins, la sculpture animalière, les bouchons de radiateurs d’automobiles, l’art sacré, la musique et la danse. La fougue de leur création se retrouve dans des œuvres consacrées à la vitesse et aux divers moyens de transport (avion, train, paquebot, voiture). Ils ont réalisé des aménagements intérieurs dans des villas dans les années 1920, notamment dans la villa Noailles à Hyères. En 1932, ils réalisent le « Monument à Claude Debussy » ornant le jardin Claude-Debussy dans le 16e arrondissement de Paris.

Ils partageaient le même atelier et leurs travaux au point de signer leurs compositions seulement par « Martel ». Les frères Martel participèrent à Paris à des expositions au Salon des indépendants, au Salon d’automne, au Salon des Tuileries et à L’Exposition des arts décoratifs de 1925, où ils présentent, en collaboration avec Robert Mallet-Stevens, des arbres cubistes en ciment armé qui défraieront la chronique. En 1926-1927, Mallet­ Stevens construit un hôtel particulier pour les deux frères au 10, rue Mallet-Stevens dans le 16e arrondissement de Paris, dont la porte d’entrée principale est conçue par Jean Prouvé. Il est ensuite aménagé par Francis Jourdain, qui réalise en 1928 des meubles coulissants pouvant être déplacés sur deux tringles parallèles fixées au mur, par Gabriel Guevrekian, qui dessine une grande chambre à coucher-studio, puis en 1929-1930 par Charlotte Perriand qui exécute un studio-bar à portes également coulissantes. Cette maison-atelier qui contient plusieurs de leurs œuvres est classée au titre des monuments historiques depuis le 11 décembre 1990.

Ils sont l’un et l’autre décédés en 1966.